HLM

18 juillet 2013.

11h10

Je regardais le plafond, il était plein de fissures. 1, 2, 3, 4, 5. Beau score. Je sais encore compter, c’est rassurant. Quel âge ai-je ? Entre 39 et 42 ans mais cela fait bien longtemps que plus personne ne me souhaite mon anniversaire. Le plafond était jaune et fissuré, comme mes dents. Enfin, celles qui me restent. J’étais allongé sur le lit dégueulasse, tout sale, allongé comme une merde de chien sur un trottoir.

Pourtant, j’ai eu une vie pas trop mal. J’ai eu des enfants, et tout. Deux. Ou trois, je ne sais plus. Ils sont partis rapidement, surtout après le divorce. Pourquoi me suis-je marié avec cette putain à l’époque ? Bonne question. Ah oui ! Je l’aimais. Plus après. Trois ou deux gosses ? J’sais pu.

J’avais une vie banale, avant qu’elle ne devienne bancale. Après tout, il y a juste un « c » en plus, ça ne fait pas de grosse différence. Une vie banale, avec une femme qui m’aimait et avec qui j’avais fait deux, ou trois gosses. Trois ? Sérieusement, pas sûr d’avoir vu le troisième. Bref, des gosses. Ils sont partis, tous partis, avec elle. Oui, j’ai tout perdu en 3 mois, c’était en 2009, au moment de la crise. Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées, gosses. J’ai perdu mon travail, et après, j’ai perdu ma foi, et après, j’ai plus eu d’espoir et j’ai laissé pousser ma barbe, parce que je n’avais plus d’argent pour acheter des rasoirs, même pas pour me suicider. Enfin, c’était avant ou après avoir perdu ma maison ? J’sais pu non plus.

11h11

Il est moche ce plafond. Je suis laid depuis que j’ai l’impression d’expirer l’air d’un clodo. Peut-être parce que je suis un clodo. C’est ça. Un gros clodo et je pue, mais je pue, je ne m’en rends pas compte, ce sont les autres qui me le disent gentiment, comme ça :

« Hey le clodo ! Dégage, tu pues, tu pues la merde et les chiottes ! Va manger du Airwick, clodo ! »

Et ils rigolent mais ça ne me fait pas vraiment rire. Cela ne m’attriste pas, je suis triste depuis 2009. C’est triste d’être triste mais c’est comme ça, alors, je compte les fissures dans le plafond. 5 fissures. Je n’ai pas mangé depuis le nombre de fissures. Avant, je pouvais encore compter des aides à droite, à gauche mais je suis fatigué et mon ex-femme m’a tout pris. Pour rigoler, je dis qu’elle ne m’a laissé que mes poils de cul. Ils ne me servent à rien. A l’époque des Misérables, j’aurais pu les troquer contre trois francs six sous, comme mes dents, comme la mère de Cosette, Fantine. Mais j’ai même plus de dents valables, elles sont pourries, toutes pourries.

11h12

C’était bien l’époque où tout roulait. Mon métier était bien, j’étais dans un bureau, j’étais un employé, pas modèle mais normal. Je remplissais des papiers, j’avais des chemises et maintenant, j’ai des haillons moches qui puent le vomi. Parce que j’ai vomi mon dernier litron de rouge pas bon sur moi, je n’ai pas pu me retenir, la piquette m’a raclé la gorge et j’ai vomi. Mais ça va, j’ai prévu de la réserve, j’ai vendu ma bite contre quelques autres bouteilles. Non, je rigole, c’est pas possible, pas ma bite, elle pue trop, plus personne en veut. J’ai mendié quelques jours.

Tout ça n’est pas sexy, un peu comme mon ex-femme au tribunal. Elle était pas sexy, elle voulait me dépouiller de mes biens et elle l’a fait.

Personne n’a rien dit, et je suis devenu un Sans Domicile Fixe, et personne ne m’a aidé, et je n’avais plus de famille et j’étais seul et j’ai fait ce que je pouvais. Elle disait que ça ne pouvait plus durer, que j’étais le seul à ramener de l’argent à la maison et que vu que je n’avais plus de travail, que je servais à rien et que l’histoire que j’avais eu avec une secrétaire était pas bon pour nous. Quand on ne fait plus rien avec sa femme depuis deux ans, faut pas m’en vouloir. Alors on m’a évincé ! Viré du foyer, mon foyer, j’avais tout fait pour eux alors faut pas m’en vouloir si je ne me souviens plus si j’ai deux ou trois gosses.

Oulah, j’ai la tête qui tourne comme une trainée dans une cave.

11h13

Ce plafond était jaune comme une vieille toile de cinéma, morte et vivante dans ma tête, ça doit être le vin rouge pas bon. J’avais pourtant tout fait pour réussir : mes parents avaient trimé et étaient morts mais pas de vieillesse, de maladie due au travail difficile, et ils sont morts au moment où j’avais construit mon foyer. Ils ont lutté pour nous, ma sœur et moi. Ma sœur est morte deux mois après leur disparition, accident de la route. J’étais donc tout seul avec mon foyer, tout allait bien, mes parents ont bossé dur pour moi et j’étais heureux de leurs montrer que j’étais heureux de réussir. Mais elle m’a tout volé ! Avec mes parents, on vivait dans un T2 à quatre, dans cet immeuble HLM. C’était pas le top mais on vivait correctement, ma sœur m’ayant éduqué en grande partie (elle était plus âgée) et c’était bien, on avait des valeurs, on devait se débrouiller, on avait toujours à manger dans l’assiette, pas toujours de jouets à la mode mais on ne mourrait pas de faim. C’était pas le cas de tous.

Y’avait des parents de la Cité qui préféraient rouler en grosse berline pour frimer mais les gosses étaient obligés de voler au supermarché pour manger, toutes les allocations passaient dans de la merde, des trucs qui servaient à rien et les gosses continuaient de voler. Puis ils dealaient ou pire. Y’en a pas mal qui sont partis en prison. Et d’autres qui sont morts à cause des overdoses et d’autres se sont suicidés, et d’autres sont morts des maladies, et les parents sont morts de chagrin en les voyant partir mais c’était pas grave, ils avaient des BMW.

11h14

Si j’avais su… J’ai voulu tout faire bien, dans l’ordre. Tout s’est cassé la gueule à la fin, c’était vraiment nul à chier, toute cette connerie futile, si j’avais su, je serais devenu un enfoiré de punk avec des chiens plein de puces, ou j’aurais fait maquereau, à foutre des putes de l’est sur le trottoir. De toute façon, la fin est tout de même tragique, la mort me regarde comme un téléspectateur de tv-réalité et c’est malsain. La mort c’est une pute et tout le monde finit par se faire baiser par elle. Alors à quoi bon se demander comment quand on connaît la finalité ?

J’ai choisi la normalité, ça n’a rien changé, comme quand tu pries en pleine tranchée. Ces cons de soldats qui avaient des croix, priant pour qu’un presse-purée ne tombe pas sur leur gueule et ils mourraient quand même, Dieu s’en foutait, Dieu c’est un insolent, il s’en fout, il est nonchalant et choisir la normalité est comme lui : cela ne t’empêche pas de te prendre un presse-purée dans la tronche, même si c’est ta femme qui te le lance. Mon ex-femme était une Nazie. L’explication est simple : elle se taillait les poils en ticket de métro, comme Hitler.

J’ai volé de mes propres ailes mais une fois sur le sol, les canards boiteux comme moi se traînent les plumes, pendant que les autres lui volent dedans et c’est pire quand ta cane te canne. En Chine, les canards se font laquer. Est-ce mieux ?

C’était n’importe quoi, cette histoire de canard. J’ai pas la tête de Donald, mec.

11h15

J’ai eu la flemme de me lever pour vomir sur le sol, j’ai vomi sur ma gueule, même pas mort, même pas étouffé, j’ai survécu. C’était bien. Souffrir seul n’est pas marrant. Et honnêtement, c’est mieux que tous les vieux qui meurent et qui laissent des tonnes d’héritage, pourrissant la famille, au moins, y’aura pas ça chez moi, pour deux raisons :

  • Je n’ai plus d’argent depuis que mon ex suce des millionnaires ;
  • Je n’ai plus de famille.

C’est drôlement pratique. Je me dis que ces vieux qui crèvent, bah c’est des cons. Ils sont là, ils se sentent pas partir et là, bim, la mort les attrape, ces idiots. Ahah c’est rigolo. Puis les fils et les filles se battent pour la tune comme des connasses de ménagères pour un -70% un premier jour de solde. Putain, ma mamy, c’était pas un chemisier ! Le seul point commun qu’elle avait avec le chemisier, c’est qu’elle était aussi passée de mode.

« Putain mais moi, je veux l’armoire Louis XIV »

« Moi je récupère la maison »

« Non, c’est moi »

Mamy, elle aurait mieux fait de faire comme moi et de tout perdre, par exemple, au casino ou au PMU, ça aurait évité des problèmes et ça fait chier les notaires, les huissiers et les sangsues. Putain de vieux, moi, je ne veux pas être vieux.

11h16

Le plafond c’est pas la mer, il est blanc et tout faux. J’étais sur un bateau, tout le monde, sauf moi, s’est barré en canot et il a coulé dans l’eau. Maintenant, je suis sur un morceau de bois, c’est même pas un radeau, il est très pratique même s’il est pas très beau. J’attends les secours sur mon faux radeau, comme un clodo des eaux. Je suis un capitaine Haddock, je ne sais pas nager et je suis alcoolo. J’ai envie de brandir un bout de tee-shirt comme sur le tableau de Géricault. Finalement, je me résorbe, je vais finir comme Léonardo Di Caprio mais en solo.

Oui, des fois, je fais des rimes mais je fais pas exprès, comme quand je dégueule sur ma gueule.

La plage d’or était loin, j’ai continué à nager sur mon lit des années 70. J’avais l’air con, personne ne pouvait en témoigner. Je nageais dans ma merde, mais pas que littéralement. Cependant, c’est toujours mieux que de nager dans la merde des autres.

Salut ça va ? Des fois je vois des rats sur le plafond, c’est la faute à mon litron.

11h17

J’avais vu le monde à travers ma famille. Quand mes gosses sont partis, c’était plus pareil. J’aurais dû voir le monde à travers la tête de ma femme, mais pas au sens figuré, j’aurais dû faire un gros trou dans sa gueule avec un fusil à pompe puis y regarder l’horizon. L’absence de cerveau aurait aidé à ce que la balle traverse de part en part son crâne. Elle aurait eu un truc dans le crâne pour quelques milli-secondes, au moins.

J’ai tout fait pour devenir quelqu’un de bien et tout est parti en vrille. Je suis triste, je suis mort depuis longtemps, tout est détruit, j’ai réfléchi. Je me suis dit qu’il fallait revenir au point de départ pour tout reprendre depuis le début. Une sorte de reset, de tout façon, je suis déjà un zéro, autant redémarrer correctement, un nouveau jour, une nouvelle vie. Des nouveaux espoirs.

J’ai retrouvé le HLM de mon enfance, là où j’ai fait mes premiers pas. C’est devenu un squat, entouré de clôtures en fer, avec des grosses serrures, je suis rentré tout de même. Les habitants sont partis depuis un bon moment, tout est en ruine et les tags ou graffitis décorent les murs délabrés de ma jeunesse. Cet immeuble, il est comme moi avec le temps, il est devenu moche, dégueulasse, il pue la pisse. Il est moi, ou plutôt, je suis lui, avec ses fenêtres cassées de partout, des morceaux de cages d’escalier manquants, plus personne ne peut monter au dernier étage. Il est vide à l’intérieur, comme moi disais-je, plus de meubles, plus de vies, plus que des souvenirs et encore, c’est vite fait.

J’ai retrouvé l’appartement de mes parents morts, il est comme eux.

Quelques posters sont encore accrochés au mur, dégradés, comme les quelques souvenirs dans ma mémoire mais pas de trace de la suite. Pas de futur, c’est comme s’ils n’avaient jamais existé. En même temps, c’est rassurant, c’est un véritable gâchis. Je me suis allongé sur le lit qui restait, le mien de l’époque (même état mais puant la pisse de chat) et j’ai revu ma vie défiler.

Sur un panneau, à l’entrée du bloc, il y avait écrit « ATTENTION : Destruction des tours de la zone prévue le 18 juillet 2013 à 11h18 ».

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Busta Ja
Busta Ja
J'aime beaucoup l'absurde, les chips, le rap et les cloportes. Je suis titulaire d'un doctorat en bière. Areligieux, je milite pour la liberté de parole et la recrudescence du trash. J'observe le monde du haut de rien du tout. Memento Mori.