Pari Mutuel Urbain

J’étais là et j’étais devenu un cliché, à ma retraite. Je faisais un Quinté+, avec mes journaux et notes sur la table du PMU, sur une banquette usée par la mort des autres. Les autres, avant, les cadavres anciennement vivants, avaient tué le temps comme moi, à boire des demis de Pils ou du rouge de qualité moyenne, tous les jours ou seulement le dimanche matin. Parfois, pour esquiver la “grognasse”, qui était devenue un tyran après 40 ans de mariage, 40 années de partage et de douleur. Terminées dans la haine.

J’étais là, parfois, juste pour tuer le temps. Parfois pour me sentir un peu vivant, entouré d’autres. Parfois pour esquiver la médiocrité de la vie, c’était comme un bon élève qui se plante durant un contrôle à l’oral.

Inévitable.

Les chevaux étaient toujours là, à l’écran, des stars. Ils étaient là, avec des noms spéciaux et débiles mais ils avaient le mérite d’exister et de fournir du loisir. Des casaques de toutes les couleurs pour faire oublier le ciel gris de la vie. Des couleurs vives partout sur le champ de course pour compléter celles qui sont passées dans la vie réelle. Pour compléter, la robe du mauvais vin versé dans les ballons, aussi rouge que le visage des vieux vissés à leur tabouret, au bord du bar. Des couleurs vives pour compléter la couleur des banquettes trouées. Décotées.

Un demi couleur blé décrépit, sur une table fade du même acabit. Même le sous-bock est érodé par la vie, griffonné, machouillé, déchiré. Il y a des ratures dessus, des sortes de mots effacés. Plus personne ne sait d’où cela vient, que ces notes sont sur un sous-bock. Plus personne ne sait où je suis non plus.

Ma moustache est le panache des grands-pères mais mes petit-fils ont déjà terminé leurs études, et ils portent aussi la moustache. Il y a un moment qu’ils ont commencé leur vie, qu’ils payent des impôts et bâtissent, comme ils peuvent, dans un monde désuni. Un bien piètre héritage de ma génération.

Ils construisent leur vie, moi, je la termine. Les plus jeunes usent encore leur fond de culotte sur les bancs de l’école, et moi, ce sont ces banquettes rouges qui n’ont connu que des vieilles fesses décharnées.

Je ne sais pas ou je ne sais plus s’il faut avoir peur de la mort. J’ai vécu une belle vie, souvent dure et désormais, je m’ennuie. Le soir, je mange à 19h et je me couche à 20h, comme quand j’étais enfant. Le matin, je suis debout à 5h, par habitude mais pour rien. C’est le retour de manivelle, la boucle est bouclée. Comme si la mort et la naissance allaient finalement se rejoindre, tout est refait en sens inverse.

J’ai travaillé pendant plus de 40 années, désormais, je ne fais rien. Comme les écoliers, sauf que je n’ai plus école, je n’ai plus de devoirs, je ne fais rien et je ne sers plus à rien. J’ai lu un article sur ces vieux japonais qui se suicident parce qu’ils étaient devenus inutiles. En Europe, ce n’est pas pareil, on dit que l’on profite d’une retraite méritée. À ne rien faire, souvent parce qu’on ne peut plus faire grand chose. Nous, les vieux, nous attendons la mort en regardant les générations suivantes évoluer et l’horloge tourner. Elle tourne vite mais pas trop. Mais elle tourne. Et c’est chiant.

Les japonais, comme je les comprends. J’ai aussi l’impression de ne plus servir à rien, juste à attendre. Attendre des nouvelles, attendre le journal, attendre l’heure du repas, attendre la mort. Mais je vais pas me suicider. Non.

Il faut être clair, je passe mon temps à m’emmerder et à penser à ma famille. Je regarde parfois par la fenêtre, chez moi, je vois les gens gris traverser la route, des chats errants, des vieux qui regardent, aussi, à la fenêtre. Les gens sont là pour user les trottoirs, promener leur chien. Ma famille n’a plus le temps, elle a pris la place que j’occupais il y a encore quelques années. Je vis ce qu’ils vivent par procuration, lors des réunions de famille rares ou des coups de téléphone pressés, pas le temps, qu’ils disent, ils n’ont plus le temps de rien.

Vu que tout le monde est occupé, j’essaie de m’occuper en pariant sur des chevaux.

Seul.

About the Author

Busta Ja
Busta Ja
J'aime beaucoup l'absurde, les chips, le rap et les cloportes. Je suis titulaire d'un doctorat en bière. Areligieux, je milite pour la liberté de parole et la recrudescence du trash. J'observe le monde du haut de rien du tout. Memento Mori.